Achimie du Verbe

A moi. L'histoire d'une de mes folies.

Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne.
J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d'église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres d'enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs.

Je rêvais de croisades, voyages de découvertes dont on n'a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de moeurs, déplacements de races et de continents : je croyais à tous les enchantements.
J'inventai la couleur des voyelles ! - A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. - Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d'inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens. Je réservais la traduction.
Ce fut d'abord une étude. J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges.

Arthur Rimbaud, "Alchimie du Verbe" in Une saison en Enfer, 1875.

 
 

Réactions 

# Par pegase, le lundi 29/09/2003 à 18h14

Bonsoir. Cela m'a toujours fasciné. L'inspiration et la création. Comment arrivent les mots ? Comment naissent les sujets ? Comment les lettres s'épousent polygames ? C'est toujours intéressant de voir comment les gens écrivent ou commencent à écrire ou créent ou commencent à concevoir. Beau texte d'Arthur. Faudrait qu'j'l'appelle d'ailleurs... Merci. Bonsoir.

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