Pas con ..

PARECON : l'économie participative :

"Une des critiques habituelles de la pensée anarchiste vise sa vision du futur, son application concrète ; on lui reproche habituellement de définir clairement ce à quoi elle s'oppose - l'autorité, le capitalisme, la propriété privée, le profit - , d'affirmer haut et clair les principes qu'elle promeut - liberté, fraternité, égalité - mais de rester vague sur ce qu'elle propose comme alternative viable et crédible."


C'est clair, j'avais beau lire des textes anarchistes, jusque là je voyais pas bien comment les experiences ponctuelles pouvaient se généraliser.

En plus, j'ai une soeur qui lit beaucoup. Avant c'était bien, on avait un référentiel commun. Décrire la substantifique moëlle d'un bouquin ne nous prenait que quelques heures, une nuit au pire. Aujourd'hui les conversations sont plus tendues, en particulier sur la politique. D'abord parce que nous ne sommes pas d'accord sur ce sur quoi on est d'accord.
D'une certaine façon, cette délicate question du choix des mots se pose à chaque fois que je discute avec des gens engagés. Peut-on dire que la rhétorique fait partie intégrante de l'anarchisme ?

Un exemple, inspiré d'une discussion avec le lunar : Au slogan "no border, no nation", je préfère personnellement "no border, one nation" : J'associe le mot nation à la notion d'identité et je trouve illusoire, voir dangereux, la tentation de gommer les identitées individuelles ou sociales. One nation, c'est dire un peu que, au dessus de toutes les petites boîtes qui nous définissent tant bien que mal, il y a des valeurs humanistes communes.

Si si, je vous assure. Je torturerai à mort ceux qui ne voient pas de quoi je parle, ça vous aide ?


Pour en revenir à l'article pas con, il présente une première piste interessante pour un système d'échange anarchiste. Esquisser un modèle alternatif au moins aussi crédible, rationnel et équitable que le capitalisme, c'est beaucoup plus facile à dire qu'à faire.

Les deux idées fortes présentées dans l'article me sont famillières :

  • "Dans cette alternative, il n'y a pas d'emploi proprement dit, il n'y a qu'ensemble de tâches. Ainsi, chacun se doit d'effectuer un ensemble de tâches qui est comparable à celui de tous les autres travailleurs, du point de vue des avantages, des inconvénients et de son impact. Les auteurs argumentent qu'une telle organisation est efficiente, équitable et que par définition elle encourage l'autogestion. De plus, ils soutiennent qu'une telle organisation du travail permettrait à tous de développer leurs talents "socialement utiles", contrairement à l'élite minoritaire qui, dans un système capitaliste, a la chance de développer pleinement ses talents."

Ca me fait penser aux Tanneries et, dans une certaine mesure, au Posse42. Je pense que c'est généralisable avec des nuances.

  • "Chaque individu ou famille appartiendra à un conseil de consommation de quartier, qui eux appartiennent à une fédération, et ainsi de suite jusqu'au conseil national. Et ce que produiront les lieux de travail sera décidé directement par les conseils de quartier. Donc pas de production inutile, mais autogestion et variété assurées. [..] En outre, le système d'allocation sera participatif et décentralisé. Les auteurs ont étudié avec minutie de tels systèmes d'allocation, jusqu'à en produire un modèle formel efficient et démocratique."

Bon, là, j'ai bien peur que ça ne soit pas gagné. Surtout si ça marche parfaitement en théorie.

Les conseils de quartier sont séduisants, mais je m'interroge sur les mécanismes permettant de préserver la démocratie lorsque qu'on emboîte les fédérations les unes dans les autres. Comment faire en sorte que l'information ne soit pas diluée ? que les décisions soient prises au plus près du niveau où elles sont applicables ? Nous avons, en France particulièrement, beaucoup d'exemples de dérives.


D'ailleurs, à ce propos, le court-circuit intellectuel du week-end :
Par certains côtés, la justice des USA est en meilleure santé que la notre. A condition d'avoir des sous, oui, mais en France aussi. En tous cas, ça a des avantages que les juges soient élus. Parce que le juge qui a condamné à tord les "pédophiles" d'Outreau, bein il vient de recevoir une promotion..

 
 

Réactions 

# Par djrom, le mardi 12/10/2004 à 22h18

(attention, je suis parti pour faire long et même un peu pédant sur les bords. désolé par avance)

En fait, je crois que cette volonté de ne pas définir un mode de fonctionnement social alternatif qui serait dit comme "anarchiste" est volontaire chez les anarchiste modernes. Les ancien-ne-s anarchistes détaillaient beaucoup ces idées organisation de la société (c'est particulièrement flagrant chez Proudhon, Bakounine, Guillaume et dans une moindre mesure chez Kropotkine) alternative. Ca correspondait à l'attitude philosophique et politique de l'époque. Mais je crois que chez les personnes qui maintenant se réclament de l'anarchisme (ou même s'en réclamer, qui ont des pratiques qu'on pourrait dire anarchistes), le fait de ne pas théoriser la société future est voulu et assumé. Le ton est plutôt à l'expérimentation quotidienne et concrète, qui permet peu à peu de mettre en place des méthodes et des procédures qui fonctionnent. Le résultat de ces expérimentations est visible tous les jours dans des tas de collectifs, dans des lieux de vie, dans des groupes d'individu-e-s, ... et forme une "boîte à outils" organisationelle et sociale plutôt conséquente (l'infokiosque le plus proche de chez toi est ton ami pour investiger cette boîte à outils [ http://www.infokiosques.net aussi ], les squatteureuses, autonomes et autres anarchistes que tu peux avoir sous la main aussi [c'était le moment pub]). Cette boîte à outils s'enrichit aussi d'expérience pas directement anarchistes, mais diverses; par exemple: http://www.indymedia.org certainement, http://www.debian.org pourquoi pas, mais aussi dans le monde réel les modes de gouvernements traditionnels en Kabylie qui ressurgissent actuellement en pleine insurrection, les expériences d'autogestion en Argentine, les réflexions et les pratiques féministes, l'expérience de l'EZLN au Chiapas, les grêves autogestionnaires des IWW aux USA au début du 20ème siècle, l'Espagne révolutionnaire des années 30, les communautés de bandits anarchistes du début du 20ème siècle, et des dizaines d'autres (désolé, j'ai pas de références directes pour toutes ces choses).

Je crois que non seulement cette méthode de faire est plus efficace dans le sens où elle abouti à des modes d'organisations qui ont plus de chance de fonctionner, mais que c'est même la seule possible. En général, je crois qu'on ne peut résoudre le problème de l'organisation que quand il se pose puisque ce problème dépend d'une quantité incroyable de variables très difficile à quantifier (le mode de production, les technologies disponibles, les contraintes géographiques, les contraintes sociales, les structures de pouvoir existantes, ...). La notion de processus est fondamentale, je pense. L'organisation capitaliste du monde n'a pas été théorisée puis mise en pratique ensuite, c'est plutôt la transformation graduelle du monde selon l'organisation capitaliste qui a amené la théorisation (des gens comme Smith ou Ricardo n'arrivent que quand le capitalisme est déjà bien avancé dans leur pays respectif). Et je crois qu'une éventuelle société anarchiste, autogestionnaire ou tout simplement différente se créera comme ça, graduellement avec la théorisation et la pratique main dans la main et se suivant de très près, l'une en complément de l'autre (ce bon vieux Marx appellait ça la "praxis").

Du coup (pour finir, et pour vous laisser tranquilles), je pense que toute tentative de penser une organisation du monde à peu près complète et cohérente, mais alternative est vouée à l'échec. On a déjà du mal à ne serait-ce que penser l'organisation du monde actuel, alors ...

# Par ned, le mercredi 13/10/2004 à 11h55

djrom a fait long .. alors je vais faire court :) :
effectivement pour moi l'anarchisme est un processus permanent et éternel,
un chemin, un ensemble de pistes, une direction.
la société anarchiste est un horizon qu'on atteindra jamais réellement,
mais qu'on peut approcher,
pour le plus grand bien de tou-te-s.
:)

# Par Eve, le mercredi 13/10/2004 à 23h00

Précisons : Je me considère comme anarchiste que dans la mesure où celà m'autorise à créer mon propre anarchisme. Cette légitimité donnée à chacun pour penser la politique me plait beaucoup. Pour le reste, je lis, j'en prends, j'en jette. Si j'avais du temps à perdre, je listerais les "j'aime/j'aime pas" des différents articles qui m'ont interessés.

djrom, je suis assez d'accord avec l'efficacité de l'experimentation, mais ..
ned, je suis tout à fait d'accord avec cette vision de l'anarchisme comme un horizon, et justement ..
J'ai besoin de me représenter ce que serait notre société actuelle si plus de gens essayaient de la changer dans le "bon sens".
Toute la question est de savoir quel est le bon sens. La remarque préalable de l'article pas con est très juste, l'anarchisme se défini le plus souvent en opposition à autre chose. Mon soucis, c'est pas fondammentalement l'absence de définition. C'est plutôt que lorsque je discute avec quelqu'un j'aime bien savoir si nous regardons dans la même direction. Avoir des noms pour quelques grands modèles ça sert à ça.
En même temps, j'aurais moins de mal en ayant lu quelque un des auteurs classiques cités par djrom.. Pas le temps là, et puis, avant, je me suis promis de lire un peu d'Hannah Arendt.

# Par AlexX, le vendredi 15/10/2004 à 00h07

IMHO ce système peut marcher pour des petites structures, des communes p.e.
Si on étend le système à des structures plus larges on va se heurter très vite à des manques structurels
(quelques produits qui vont tomber au couperet de la prodution "utile"). Pour palier à ces manques,
un comité de planification et de direction devrait être installé tout en haut et....
bref cela me rappelle une certaine époque (73 ans) du pays où je suis né (celui qui comptait 239Mio d´habitants).
Les gens étaient là aussi dans une multitude de comités qui leurs faisaient croire qu´ils avaient tout le pouvoir de décision
Résultat: ils discutaient dans les comités sur "comment travailler" au lieu de travailler,
et pour le petit nombre qui travaillait... ca n´a pas gêné le système de se casser la gueule.

Vous allez me dire surement que cela n´a rien à voir avec le système anarchique cité dans le post.
Moi je vous dis que c´est une conséquence logique et inévitable.
Et pui il y a le problème de la dictature anarchique : le fait que personne puisse s´élever au dessus des autres
au risque d´être expulsé de la communauté. Ce qui freine le progrès en général.

Encore une fois, je ne dis pas que ce système n´a pas de mérite.
Il a , je pense, même le mérite d' etre viable à petite échelle pour des productions très spécifiques. Dès que cela dépasse une dixaine de communes, le rosque que cela tourne au débacle augmente en hyperexponentielle par rapport à la taille.

Puis le dernier problème que je vois: Le troisième secteur (services) en France est représenté à la hauteur de 65% en augmentation
constante. Toutes les théories que j´entends sur l´anarchie, le communisme maintenant se basent
(même si certaines idées sont nouvelles) sur des réalités d´il y a 50 ans,
quand les deux premiers secteurs (agriculture / industrie) mobilisaient largement la majorité. Ce n´est plus le cas maintenant: Tu prends la plupart des professions libérales non reglementées (donc pas les avocats ni les medecins), ils ne peuvent se retrouver dans ce système.

# Par Eve, le vendredi 15/10/2004 à 01h13

Tu fais un parallèle entre le communisme et l'anarchisme. Par certains côtés tu n'as pas tord, les deux s'appuient sur une pelletée de bons sentiments (chrétiens ? :o)), mais tu vas un peu vite en disant que les tentatives anarchiques à grande échelle finiraient forcement par ressembler au modèle soviétique.
Il ne faut pas jetter le bébé avec l'eau du bain. Quand je trouve qu'une idée est bonne, je me fiche un peu de savoir si elle a été utilisée par les soviétiques ou les nazis. Parfois, même les cons (ou les monstres) font, par hasard, des choses intelligentes.

Aujourd'hui il n'y a plus d'utopie, plus de modèle. Le capitalisme consumeriste est l'idéologie par défaut, comme une fatalité. Or les écarts se creusent entre ceux qui vivent presque bien de ce système (nous), ceux qui peinent à y survivre et ceux qui en jouissent pleinement. Par ailleurs, la nature est généreuse mais elle ne nous pardonne pas tout, il va bien falloir trouver quelque chose pour remplacer le credo de la croissance.

Ajoutez un commentaire !

Les commentaires pour ce billet sont fermés.